Identité, frontières et responsabilité humaine dans la société liquide contemporaine


Résumé: Le recours généralisé à des slogans identitaires simplificateurs dans le contexte de la modernité liquide réduit la complexité de l’identité à des formules émotionnelles et polarisantes. À partir des réflexions de Zygmunt Bauman, Hannah Arendt et Paul Ricœur, le texte analyse les effets de ces discours sur le jugement, l’espace public et la reconnaissance, proposant une relecture éthique du concept de «remigration» comme retour à la responsabilité humaine partagée.
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Elhem Beddouda, est éducatrice spécialisée, diplômée en sciences de l’éducation et des processus de formation de l’Université de Parme, avec un mémoire intitulé « Islam et fonction éducative. Perspectives sur l’assistance religieuse en milieu carcéral ». Elle est actuellement inscrite au cursus de licence « Global Studies for Sustainable Local and International Development and Cooperation » au sein de la même université.
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Préambule : Données officielles sur l’immigration
Résidents nés dans des pays non membres de l’Union européenne – Données officielles sur l’immigration dans l’UE (link) – Données officielles sur l’immigration dans l’UE

La valeur du travail des immigrés
Selon les données 2025 de la Fondation Leone Moressa, le travail des immigrés en Italie génère 9 % du PIB national, avec une valeur ajoutée estimée à 177 milliards d’euros. Cette contribution structurelle repose sur environ 2,5 millions de travailleurs étrangers, qui représentent 10,5 % de l’emploi total, avec des concentrations particulièrement élevées dans certains secteurs clés, notamment l’agriculture (18 %) et le bâtiment (16,4 %).
La valeur du travail des immigrés
Selon les données 2025 de la Fondation Leone Moressa, le travail des immigrés en Italie génère 9 % du PIB national, avec une valeur ajoutée estimée à 177 milliards d’euros. Cette contribution structurelle repose sur environ 2,5 millions de travailleurs étrangers, qui représentent 10,5 % de l’emploi total, avec des concentrations particulièrement élevées dans certains secteurs clés, notamment l’agriculture (18 %) et le bâtiment (16,4 %).
Introduction : le slogan comme substitut identitaire
L’expression « L’Italie aux Italiens » s’inscrit dans un contexte discursif de plus en plus dominé par des slogans simplificateurs, qui prétendent répondre à des questions identitaires complexes par des formules immédiates, émotionnelles et polarisantes. Ces énoncés reposent sur une conception implicite de l’identité comme donnée naturelle, stable et immuable, ignorant les profondes transformations historiques, sociales et culturelles qui en ont progressivement redéfini le sens et les formes d’appartenance.
Dans une société mondialisée, caractérisée par la mobilité, l’interdépendance et la fragmentation, l’appel à un passé idéalisé risque de se transformer en une narration mythologique, dépourvue de fondement historique et de capacité critique. L’identité évoquée par le slogan n’est pas le résultat d’une réflexion consciente sur ses propres racines, mais une construction symbolique réduite à un mot d’ordre, fonctionnant davantage comme instrument de confrontation que de compréhension.
Modernité liquide et perte de repères
Zygmunt Bauman a décrit la modernité contemporaine comme « liquide », en soulignant la dissolution des structures stables qui, par le passé, offraient orientation, sécurité et continuité (Bauman, 2000). Dans ce contexte, l’identité n’est plus un héritage garanti, mais une tâche permanente, fragile et souvent conflictuelle.
Selon Bauman, la fonction de la sociologie est de fournir des instruments d’orientation dans un monde en perpétuelle transformation (Bauman, 1992). Toutefois, lorsque le changement n’est pas accompagné de conscience et de réflexion, il tend à générer peur, fermeture et régression symbolique. Le recours aux slogans identitaires peut être interprété comme une réponse défensive à cette condition d’incertitude : une simplification rassurante qui promet des frontières claires dans un monde perçu comme chaotique.
Dans cette perspective, l’identité tend à se transformer en un refuge émotionnel, plutôt qu’en un processus d’élaboration critique et responsable.
Frontières visibles et frontières invisibles
Dans le débat public contemporain, les frontières sont souvent comprises exclusivement dans un sens géographique, politique ou sécuritaire. Pourtant, dans la société globale émergent des frontières invisibles, de nature éthique, culturelle et symbolique, qui s’avèrent décisives pour la protection de l’humanité partagée.
Le paradoxe réside dans le renforcement obsessionnel des frontières physiques face à un affaiblissement progressif des frontières morales, symboliques et relationnelles. Comme l’observe Bauman (2003), la fragilité des liens sociaux produit de l’isolement et transforme l’autre en une menace plutôt qu’en un interlocuteur. Dans ce cadre, l’exclusion n’est pas seulement matérielle, mais surtout symbolique : l’autre est privé de sa complexité, réduit à une catégorie, une étiquette ou un ennemi.
Responsabilité, jugement et espace public : une lecture éthico-politique
La crise identitaire contemporaine n’est pas seulement culturelle ou symbolique, mais profondément éthico-politique. Hannah Arendt a montré que la perte de la capacité de jugement représente l’un des risques les plus graves pour la vie publique. Dans des contextes où la pensée se réduit à la répétition de slogans, l’action politique cesse d’être responsable et devient automatique, hétéronome, incapable de s’interroger sur ses propres conséquences (Arendt, 1963 ; 1971).
Le recours à des formules identitaires simplificatrices peut, dans cette perspective, être lu comme une suspension du jugement : on ne pense plus avec les autres, mais contre les autres. Arendt décrivait ce processus comme une forme de « banalité », non pas du mal au sens strict, mais de l’irresponsabilité produite par le renoncement à la pensée et au jugement : l’incapacité d’assumer le poids de ses paroles et de ses actes dans l’espace public.
Privée de la dimension de la pensée critique, la politique glisse ainsi vers une logique d’appartenance exclusive, où l’identité n’est plus un lieu de confrontation, mais un instrument de délimitation.
Identité narrative et reconnaissance : la perspective de Paul Ricœur
À cette lecture s’ajoute la perspective de Paul Ricœur, qui distingue l’identité idem (ce qui demeure identique dans le temps) de l’identité ipse (la capacité de tenir une promesse, d’assumer une responsabilité et de se reconnaître dans le changement) (Ricœur, 1990).
Les slogans identitaires s’appuient principalement sur l’identité idem : une essence présumée immuable et rigide, qui prétend définir qui appartient et qui n’appartient pas. Or, pour Ricœur, l’identité authentique est toujours narrative et relationnelle, c’est-à-dire construite dans le temps à travers la relation à l’autre, le conflit, la mémoire et la responsabilité.
Dans cette perspective, l’exclusion n’est pas seulement un acte politique, mais une blessure narrative : elle interrompt la possibilité de se raconter comme communauté plurielle, réduisant l’histoire au mythe et l’avenir à la répétition.
L’éthique de la reconnaissance proposée par Ricœur implique que l’identité ne s’affirme pas par la négation de l’autre, mais par l’acceptation du risque de l’altérité comme condition même de sa propre existence.
Paraître et être : l’identité comme représentation
Un nœud central de la crise identitaire contemporaine réside dans la confusion entre paraître et être. Se reconnaître dans des symboles historiques ou idéologiques ne signifie pas s’identifier de manière authentique. Comme l’a montré Erving Goffman (1959), l’identité peut se réduire à une performance sociale lorsqu’elle perd son ancrage intérieur et sa réflexivité critique.
Dans cette perspective, l’usage instrumental des origines comme bannière identitaire risque de vider l’histoire de sa signification, en la transformant en objet de consommation symbolique plutôt qu’en ressource de compréhension. L’identité devient alors un élément à exhiber, et non à habiter ni à assumer comme responsabilité.
Inclusion, différence et intelligence culturelle
La protection de la tradition n’implique pas sa cristallisation. Au contraire, une tradition vivante est celle qui est capable de dialoguer avec le présent sans se dissoudre. L’inclusion authentique ne consiste pas à éliminer les différences, mais à les valoriser au sein d’un horizon partagé.
Dans une société liquide, une intelligence culturelle tout aussi flexible est nécessaire, mais capable de filtrer les « débris » symboliques et de retenir ce qui contribue à la construction du bien commun. Sans cette capacité de discernement, la fluidité se transforme en dispersion et l’inclusion en adaptation forcée.
Une autre remigration : le retour à l’essence humaine
Le concept de « remigration », souvent utilisé dans une perspective idéologique et identitaire, est ici réinterprété dans un sens éthique et anthropologique. Il ne s’agit pas d’un retour géographique ou ethnique, mais d’un retour à l’essence de l’être humain.
Dans la tradition islamique, cette essence est exprimée par le concept de fitra, qui désigne la nature originelle, innée et incorrompue de l’être humain, orientée vers le bien et la vérité (Nasr, 2002). Cette perspective permet de penser un fondement universel de l’identité, compatible avec la pluralité des cultures et des traditions, sans retomber dans des hiérarchies ou des exclusions.
La véritable remigration, dans cette lecture, n’est pas un mouvement vers un lieu, mais vers une responsabilité partagée.
Conclusions : penser, juger, répondre
À une époque dominée par les simplifications et les idoles idéologiques, la tâche de la pensée critique ne consiste pas seulement à « penser à contre-courant », mais à juger et à répondre. Comme le rappelait Hannah Arendt, la pensée n’est pas un exercice abstrait, mais une pratique qui rend possible la responsabilité dans l’espace public.
De la même manière, dans le sillage de Ricœur, l’identité ne peut être réduite à un héritage à défendre ; elle doit être comprise comme une narration ouverte, qui se renouvelle dans la confrontation et la reconnaissance réciproque.
La véritable « remigration » n’est ni un retour au passé ni une fermeture identitaire, mais un mouvement éthique en profondeur : vers une capacité renouvelée de penser, de juger et d’agir sans renoncer à l’humanité de l’autre. Tout le reste risque de n’être qu’une remigration de l’ignorance, déguisée en appartenance et légitimée par le refus de la pluralité.
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
Bauman, Z. (1992). La scienza della libertà. Roma-Bari: Laterza.
Bauman, Z. (2006). La vie liquide. Rodez: Éditions du Rouergue.
Bauman, Z. (2004). L’amour liquide. De la fragilité des liens humains. Rodez: Éditions du Rouergue.
Goffman, E. (1973). La mise en scène de la vie quotidienne. 1. La présentation de soi. Paris: Les Éditions de Minuit.
Nasr, S. H. (2004). Le cœur de l’islam. Valeurs éternelles pour l’humanité. Paris: Albin Michel.
Arendt, H. (1961). Condition de l’homme moderne. Paris: Calmann-Lévy.
Arendt, H. (1966). Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal. Paris: Gallimard.
Arendt, H. (1996). Considérations morales. Paris: Rivages.
Ricoeur, P. (1990). Soi-même comme un autre. Paris: Seuil.
Weber, M. (1959). Le savant et le politique. Paris: Plon.

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